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  • Emmanuel Versace

Dans le Sud, la boule au ventre s’installe et tout devient compliqué


Entre 2013 et 2017 à bord de Paradise, un plan German Frers de 65 pieds, Morgane Ursault-Poupon a parcouru près de 30 000 milles en co-skipper d’Arnaud Dhalenne, en expédition dans les canaux de Patagonie, en Antarctique, Polynésie, Brésil, Uruguay et Chili. La skippeuse du Class40 n°30, UP Sailing, a donc bien connu ces latitudes inhospitalières des mers du Sud où se trouvent maintenant l’avant de la flotte du Vendée Globe.


C’est la première fois que Morgane suit un Vendée Globe. « Pour les précédentes éditions, j’étais en mer et je n'étais pas devant mon ordi pour le suivre », explique-t-elle. « C’est vraiment très prenant et une aventure vraiment dingue. En plus, je joue pour la première fois sur Virtual Regatta et c’est d’autant plus exaltant que ça pousse à comprendre les systèmes météo. »


Comme un grand nombre de spectateurs de cette 9e édition, la skippeuse a suivi de près le naufrage de PRB. Pour elle, plusieurs facteurs ont permis le sauvetage de Kevin Escoffier par Jean Le Cam. Mais il est compliqué de comprendre les tenants et aboutissants d’un tel accident.


Extrême Sud

Pendant 5 ans, j’ai fait du charter dans le Sud. Ce sont des conditions extrêmes, l’un des endroits les plus complexes pour naviguer. Le froid y est mordant. Il y fait actuellement 7°C mais ça va descendre encore plus. La sensation de froid engourdit les doigts. La dextérité s’en retrouve diminuée. Faire la moindre chose technique devient très difficile. L'endroit est austère de par la lumière et les températures. Quand les conditions sont « clémentes », c’est-à-dire entre 25-30 nœuds, ça va. Mais quand ça va au-delà, la boule au ventre s’installe et tout devient compliqué.


La température de l’eau est très froide et rend le temps de survie limité. La mer est très puissante. C’est une houle qui tourne autour de l’Antarctique et la puissance des vagues est plus forte qu’en Atlantique où on a l’habitude de naviguer.


Maîtrise et expérience


On a du mal à imaginer un Imoca60 qui se plie sur lui-même… Ça aurait pu mal finir mais il y a eu une succession de bonne gestion, de bon sens, de maîtrise et d’expérience qui ont pu éviter le drame.


Il y a d’abord la réaction de Kevin quand il a fallu, au moment « T », monter dans le radeau de survie. Il faut être un grand marin pour réussir à gérer aussi rapidement cette situation et avoir eu le bon geste au bon moment. Il a fallu aussi que sa combinaison de survie soit au bon endroit. Elle aurait pu être inaccessible parce qu’il avait uniquement accès à la descente. Elle aurait aussi pu se trouver dans un autre endroit et cela aurait pu être dramatique.


Il y a aussi Jean qui a pu aller sur place, voir la petite lumière de Kevin, la perdre et le retrouver. Cela a dû être quelque chose de fort. C’est incroyable ce qu’il s’est passé. Avec des skippers moins expérimentés, ça aurait pu moins bien se passer.


Forcément des questions


Même si aujourd’hui on est dans la recherche de la limitation de poids du bateau, PRB était bien suivi. Kevin a dit juste après avoir été récupéré, qu’il avait ajouté 200 kg de carbone pour le renforcer ! Structurellement, il était fiable. Je ne suis pas une experte en structure de bateaux pour pouvoir m’exprimer là-dessus mais je me pose des questions. Est-ce que c’est le fait d’avoir mis des foils, alors qu’il était né avec des dérives droites ? Est-ce que les architectes ont bien pris en compte tous les paramètres de ces changements ? Est-ce que c’est dû à la puissance de la mer dans le Grand Sud qui est vraiment différente de chez nous ? Le bateau était lancé à 27 nœuds. La puissance de la vague qui l’a poussé et celle qu’il a rencontré en face ont créé un facteur qui n’a peut-être pas été pris en compte par les architectes.


Ça m’évoque la différence entre la théorie et la réalité. Il y a des paramètres inconnus dans des contrées qu’on ne connaît pas assez bien. C’est très complexe. Je ne suis peut-être pas assez bien placée pour en parler mais ça fait tout de même peur.


Un niveau général très bon


Je trouve que le niveau des navigateurs est assez impressionnant. Même s’il y a quasiment 3,000 milles, soit presque l’Atlantique, entre le premier et le dernier, la plupart d’entre eux ont pris des trajectoires très propres. Ce delta est dû, selon moi, avant tout à la différence des bateaux plus qu’au niveau des marins.


Mis à part le début de course, avec le front qu’ils ont rencontré dans le Golfe de Gascogne et la dépression tropicale, la météo a été clémente jusqu’ici. A partir de maintenant, on va voir les effets des conditions du Sud sur le mental des marins. Leur résistance physique et mentale va être mise à rude épreuve.


L’humidité et le froid vont réduire leur confort. Le moindre petit souci va prendre une ampleur inconnue jusque là. Il va falloir naviguer plus en bon marin que régatier. L’avarie de Kevin a dû refroidir tout le monde et va les inciter à ralentir pour préserver le bateau.


On a senti que l’accident de PRB a impacté tout le monde et on a vu la sensibilité de tout le monde qui s’est exprimée. Tout le monde est à fleur de peau. Les émotions sont à vif. Même si ce sont des concurrents, quand ce genre de choses arrivent, l’amitié et la fraternité dépassent tous les autres sentiments. On est à un tier de la course et il va encore se passer beaucoup de chose.